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art contemporain et écrits sur l'art
archives commentées des travaux actuels et passés de KL LOTH

 

Notes pour une sémiologie de l’oeuvre-monogramme
A propos des cartes postales printed by Carted de Kl Loth
(Michel Jeannès)

Rappel de la méthode :
Notre approche des œuvres, principalement des œuvres d’art dites « plastiques », mais sans que ce champ soit limitatif, se situe à la confluence de l’onomastique, l’esthétique, voire la linguistique. Notre hypothèse est que le nom de l’artiste et ses avatars (initiales, fragments, anagrammes) fournit un code organisateur de l’œuvre qui apparaît, pour ainsi dire « signée» de l’intérieur, le plus souvent à l’insu de l’auteur. Un cas d’école de cette approche nous est fourni par le prénom Mar-Cel crypté dans le titre-même de La (Mar)iée mise à nue par les (cél)ibataires, même de Marcel Duchamp.
La recherche et la mise en évidence des analogons plastico-sémantiques, leur mise en tension avec les pièces présentées, crée un champ sémantique qui éclaire utilement le travail et pose d’utiles jalons — particulièrement dans l’art contemporain où les formes s’hybrident à l’infini et investissent les supports les plus variés — pour l’authentification — autant s’y fier — d’une démarche.

Ainsi, nous sommes attentifs aux travaux de Catherine Loth, qui sans céder au pseudo, établit une différence entre personne privée et nom d’artiste puisqu’elle signe ses œuvres « KL Loth ».
Nous avons par ailleurs (1) montré l’accointance monogrammique, quasi monogrammatique, entre la figure angulaire de la lettre L, le carré, voire le rectangle, le chiffre quatre (orthographié catre ou Katre et anagramme de (recta)-ngle et « carte » qui nous apparaissent fonctionner comme des substitut du prénom Catherine. La série de cartes postales « printed by Carted» et le choix de ce support, sont donc particulièrement signifiant dans l’oeuvre de l’artiste qui trouve-choisi (2) là un équivalent symbolique d’elle-même au travers d’un objet de diffusion à valeur universelle. La figure mythique de la Grande Catherine (3) apparaît en filigrane dans le choix de la petite cartolina —carte postale en italien — mot dont la proximité phonétique avec le prénom est évidente.
La fonction de la carte postale, outre faire trace, inscrit toujours l’œuvre dans un trajet voire une trajectoire, une distance d’un soi-auteur à un Autre, récipiendaire plus ou moins distant, plus ou moins réel ou fantasmé. L’envoi d’une carte est intimement liée à l’idée d’envol (4) vers l’autre, voire « L’oth », annonciateur du retour du maime parfumé à l’O de voilette (5) lorsqu’il s’annonce attire d’L.
Jeux d’émois de soi à soi, Kl Loth explore les codes du langage amoureux et les met (l’aimée) en œuvre et en gestes dans la relation à la carte postale (6), objet de l’entre-deux par excellence qui place le récipiendaire en Kl Lecteur-acteur d’une forme tautologique de laquelle il est, Kl ittéralement partie-prenante, transformé par l’acte de réception–même, en « hôte(l) (7) » de l’objet reçu.
La carte en main, un jeu s’installe entre soi et soi où le rôle de l’autre — corps-respondant — est tenu par KL Loth. Jeu de cache-cache, à l’image de la lettre volée de Poe, où il s’agit de voiler-dévoiler l’évidence d’un message qui n’a d’autre but que de faire événement dans le creux de la main,entre recto et verso du support, entre image et mots, entre codes creux de formules éculées ou banales, et mystère d’un « mais qu’y a-t-il donc à chercher ? » .
« Lorsqu’on a ouvert on a trouvé ; oui mais quoi ? » pourrait assez-bien rendre compte de la sensation créée par les cartes de Kl Loth, pour peu que l’on relève que l’un est l’anagramme de l’autre et inversement.

Nous appuyons notre analyse sur une série de neuf cartes, éditées à partir de 2002 et adressées à nous-même par l’artiste en réponse à une demande de notre part ; ces envois sont en quelque sorte de l’ordre de la commande privée. Nous avons réglé la somme de 1euro par carte et le prix du timbre (8). L’artiste, de sa propre initiative, est intervenu manuellement sur chaque carte en écrivant une formule manuscrite renforçant le propos et l’inscrivant dans l’entre-deux de la relation inter-individuelle.

Notre lecture se donne pour but de repérer et dégager les éventuels signes monogrammiques, sans pour autant réduire le travail à un propos univoque. Ainsi, la première carte est éditée-datée de 2002, date palindromique signifiant la bipôlarité de la correspondance.
Sur le recto, la carte blanche porte une série de phrases, écrites dans une de ces typographies que l’on a coutume de lire sur un écran. Phrases banales qui invitent à la rencontre : « on s’écrit ? on se téléphone ? on se voit ? pour de vrai ? Whaouhhh !!! » Les questions sont superposées, laissant dans l’interligne la place de la réponse de l’autre. Par ces questions l’artiste signifie les divers moyens de se rencontrer : écrit ou oral, visuel ou physique. Nous repérons, au niveau des mots eux-mêmes et de la prosodie, un aspect concaténatoire liant par la lettre t les deux premières questions : s’écri(t)éléphone, ainsi que la répétion de la lettre v liant par l’initiale « voit « et « vrai », invocation de saint Thomas, qui doutait au point de toucher au coeur de la plaie (l’appelé) jusqu’à la transfiguration par la croyance : « Whaouhhh !!! » exclamation de joie issu d’un américanisme et dont l’initiale double v (W) réunit les deux lettres v précédentes dans un « double-you », double-toi de la rencontre et l’effusion de joie concomitante.
En ce qui concerne l’inscription du monogramme-signature, nous remarquons que toutes les lettres du patronyme Loth sont contenues dans le mot « téléphone », ce dernier résonnant dans les à-peu-près de la communication orale comme K L-phone (L’oth au bout du fil).
La carte a pour titre « Mail moi », inscription en creux dans une portion d’alphabet de K-L-M, juste au-delà de « KL », LM car elle aime et M et moi.
Sur notre carte, la simple mention « à la prochaine... » signée d’un KL LOTH-------- suspensif qui prolonge l’événement-rencontre lié à la réception de la carte et à la lecture jusqu’à la justement dite « prochaine », tension entre le proche et le lointain, le sûr de la promesse et l’incertain de sa réalisation. Projectioon dans un Vois-où/Whaouhhh qui permet d’avancer à vue , pré-diction qui ouvre au don de double-vue, comprise comme capacité à s’auto-regarder les yeux dans les yeux.

L’une des deux cartes suivantes, éditées en 2003, renvoie d’ailleurs à ce regard sur l’objet — objet d’amour, de curiosité, d’attention — par la question «  Tu me regardes ? » (9). L’autre carte de la même année (10) interroge le geste de préhension de la cartoline  et questionne « dans ta main... ». Le titre reproduit au verso la même question et dédie l’objet ou l’intention à Line Clément (« dans ta main (pour Line Clément) », chargeant le message d’une intention qui échappe au récepteur non-Line Clément. Les lettres initiales de Line et Loth, ainsi que les morphèmes initiales de Kl-ément (Kl-aimant) fonctionnent là encore comme portrait de l’auteure en épistolière. Pour notre exemplaire, Kl Loth rectifie l’intention du tir par la question « Dans ta main...un bouton ? ».

Notre intention, nous le précisons, n’est pas d’effectuer dans le cadre de ces notes, une analyse de chacune des cartes mais plutôt de renforcer la pulsion scoptophile du lecteur et le renvoyer à la série éditée. L’une d’elle toutefois nous paraît exemplaire : Le recto se présente comme une carte postale de la série Carted éditée par Kl Loth, timbrée et intitulée « Qu’y-a-t-il derrière ? » (11), 2005 Lorsqu’on retourne la carte, le même timbre apparaît et donne son titre à la carte : « LE BAISER (1) de Gustav Klimt (timbre édité par la poste en 2002) », 2005. Le regard est mis en doute au point que le toucher est sollicité pour vérifier l’épaisseur du timbre collé et la non-épaisseur de l’image du même imprimée. Le baiser, thème iconique du sentiment amoureux, est ainsi mis en abîme et retourné dans tous les sens, semblable en cela à la langue qui embrasse et nécessairement lèche le timbre avant de le coller. Portrait de Kl-Loth en Kl-Limt comme on l’Aimt (13) dans les rutilances de soie qui inondent d’or le soi en émois.

« Entente cordiale» est le titre du timbre choisi pour affranchir (14) une carte qui nous apparaît singulièrement étayer-déconstruire notre méthode. Carte éditée en 2004, monochrome jaune marquée d’une phrase inscrite en bleu (15), signifie le lien épistolaire par les couleurs de La Poste (Kl Posth ?), tout en soumettant à la question l’indice de vérité de la parole : « Juste des mots ? » au recto devenant au verso « des mots justes ? (allusion)». Le monogramme est là inscrit en creux, à la manière de cette figure nommée « Belle absente » par les oulipiens. Dans la progression alphabétique les lettres KL sont en effet encadrées (16) par les lettres J et M, lettres initiales des mots « juste » et « mots ».... et qui s’avèrent être aussi les initiales de l’auteur de cette analyse, moi-maime placé au juste-milieu entre le lecteur de ce présent texte et l’objet en question, à savoir les cartes originales.
Parce que c’est le lecteur qui fait l’oeuvre et que celle-ci s’inscrit dans l’ entre-deux. « Parce c’elle était Kl-elle et que c’était JM-moi ».

Michel Jeannès, 15-21 février 2006

(1) in Chantier épistolaire, lettre à KLLoth.

(2) Nous avons forgé le concept de « trouvé-choisi » à partir du « trouvé-créé » du psychanalyste Winnicott pour qui l’enfant « trouve et crée en même temps le sein qu’il tête. C’est en étayage sur cette capacité de tyrouver-créer que va se construire l’ensemble des pratiques créatives. Dans le champ artistique, le trouvé-créé est dépassé par le geste volontaire d’inscrire l’objet trouvé dans la culture et le collectif.

(3) Le K de Kl pourrait être celui de King, masculin de Queen, Cat-reine. Notons aussi au passage que KL Loth est Poliglote. La figure de la carte postale, circulant dans le monde entier, s’accorde à ces jeux transidiomatiques.

(4) Dans l’univers Lothien ou L’oth tient lieu de partenaire amoureux, les « billets d’où ? » sont convoyés par KLM (car elle aime, L’autre Loth avant et plus qu’elle-même).

(5) L’eau de voilette est un extrait duchampoo des romans à l’O de rOse.

(6) Le mot « postal » s’anagrammise en « pas Lot(h) ».

(7) Nous commençons la rédaction de cette note en l’Hôtel des Poètes de Béziers.

(8) L’artiste offre généralement une première carte et vend les suivantes à ce prix courant pour une carte postale. Lors d’une conversation privée, elle nous a fait la remarque suivante « tu paies là les fournitures mais pas le travail artistique. » S’appuyant sur la notion de potlach (don et contre-don), elle a aussi insisté sur la volonté « artistique » des formules manuscrites, induisant une valeur symbolique supplémentaire. D’une certaine manière, le présent texte répond à cette demande explicite et acquitte une dette liée au don. À noter que le repérage dissociatif entre « travail artistique » et « fourniture » est isomorphe à celui qui fait la part à l’artiste et à la personne privée.

(9) Sur l’exemplaire qui nous est adressé, l’artiste renforce la question et inverse le mouvement par un « ça te regarde ? ». Sur ce même exemplaire, un timbre philatélique présente une illustration de « Blake et Mortimer », Héros de BD Franco-Belges dont le KL de Blake et l’OT de Mortimer nous apparaissent comme nouvelle tentative d’auto-discrétion (au sens étymologique de discernement). Nous employons aussi ce terme à dessein pour le jeu phonétique « dis-secret », à notre sens annonciateur d’une carte éditée trois ans plus tard sur le thème du secret.
Enfin, le timbre porte aussi, derrière l’image des deux héros de la bande dessinée, le monogramme « M » de Mortimer, lettre dont nous avons montré supra l’articulation au KL et au sentiment amoureux ( équation M/aime), objet d’étude de l’artiste.

(10) Le repère par année n’est toutefois pas signifiant car chargé de trop d’aléatoire. Il ne vaut que par la relative proximité dans l’élaboration.

(11) Par glissement phonétique « Kl-t-il ? » , assez proche des écritures SMS, la question « Qu’y a-t-il ? » pêut être envisagée comme analogon de KL Loth.

(12) Le thème du baiser et repris dans une autre carte intitulée « les doux baisers », traductible en anglais par Kiss Cool, autre analogon de Kl is ...

(13) Nous avons reçus deux exemplaires de cette carte, augmentées des formules manuscrites «  et vice versa » et « une à l’endroit...une à l’envers », allant vers ça, l’amour dont le point orgasmique se dit aussi « petite mort ».

(14) L’attention portée au choix des timbres nous interroge aussi sur la fonction symbolique de l’affranchissement , à lire comme affranchissement/a-franchissement, voire pas à franchir ou ne-pas à franchir des relations.

(15) Dans la symbolique des couleurs, le jaune est traditionnellement lié à la trahison. La question interrogeant la justesse des mots  est ainsi sous-tendu par les leurres de la couleur.

(16) Juste des mots pré-figure ainsi, au pied de la lettre, le choix ultérieur du Baiser de Klimt comme sujet.


Autres textes de Michel Jeannès :
Chantier épistolaire, lettre à KL Loth)
— Notes pour une sémiologie de l’oeuvre-monogramme
A propos des cartes postales printed by Carted de Kl Loth
Notes pour une sémiologie de l’oeuvre-monogramme
à propos du concept de slow work énoncé par Kl Loth

Notes pour une sémiologie de l’oeuvre-monogramme
à propos d’une carte postale de KL Loth : « secret » 2005

Sites internet : La Mercerie , La World Sunset Bank, et 1000emile.
Michel Jeannès est l'auteur du livre Zone d'intention poétique (paru en février 2005 aux éditions La Lettre volée, Bruxelles)

Voir aussi Bonjour Monsieur Bouton (Catherine Loth, 2002)