Bonjour
Monsieur Bouton !
(à propos de Michel Jeannès, dans le cadre de l'uvre
participative La Mercerie)
La
Mercerie est à la fois et une entité poétique et
poïétique et un collectif artistique développant
une pratique en contexte.
Co-fondateur du collectif dont il est la cheville ouvrière, Michel
Jeannès développe une "Zone dintention Poétique"
(ZIP) autour du bouton envisagé comme métaphore du lien
et "Plus petit objet culturel commun" (PPOCC). Cette Z.I.P.,
vectorisée par la participation sociale, est génératrice
de mises en uvres les plus diverses : recueils de témoignages
écrits, constitution dune bibliothèque virtuelle,
événements, objets, documents vidéos et sonores,
installations, expositions, conférences, publications...
Vous pouvez
retrouver La
Mercerie
sur le réseau, ainsi que deux autres uvres de Michel Jeannès :
La
World Sunset Bank,
et 1000emile.
Michel Jeannès est l'auteur du livre Zone
d'intention poétique (paru en février 2005 aux
éditions La Lettre volée, Bruxelles).
Du
concept dappropriation et de sa portée dans
le champ de lart contemporain
Dans
le texte ci-dessous, Catherine Loth confronte depuis le
point de vue du critique dart lappropriation
par les habitants dun Monsieur Bouton à des
problématiques internes au champ de lart contemporain
: la notion dauteur et duvre, la spécificité
de la démarche artistique de Michel Jeannès par rapport
à des stratégies du passé récent, les
habitudes perceptives.
Bonjour
Monsieur Bouton !
Monsieur
Bouton : cest ainsi que Michel Jeannès dans
le cadre de La Mercerie, une uvre participative de grande
ampleur quil a initiée , se voit rebaptisé
(1) par les membres de la communauté
daccueil de son projet.
Or, si apercevoir Michel Jeannès fait penser au petit objet qui
attache nos vêtements, réciproquement, lapparition
inopinée dun bouton, que ce soit dans un texte, un film
nous fait penser à lui.
Ce qui pose une fois encore la question de lappropriation dun
fragment du monde réel par lartiste.
Souvenons-nous : à César donc, ce qui lui revient,
les compressions et les expansions, à Arman, les accumulations,
le plein, à Klein, le vide, à Raynaud, les carreaux blancs,
à Toroni, les empreintes de pinceau n° 50, à Buren,
les rayures
Depuis le ready-made présentation dun objet
détourné de la réalité, non modifié ,
lartiste ne saffirme plus par son style, mais par ses choix,
ses appropriations
Comment alors satisfaire aux exigences
de lego ? Comment se démarquer des artistes rivaux ?
(2)
Lappropriation deviendra vite une stratégie carriériste,
dans les années soixante, soixante-dix, avant quune nouvelle
génération ne sacharne à brouiller les pistes
(3).
Stratégie que Ben dénonce dès le début des
années soixante en la poussant à son paroxysme, essayant
frénétiquement de tout signer (4) (mais
a-t-il pensé au bouton ?).
Cependant lappropriation la plus réussie est celle des
rayures par Buren (5). Ah les rayures ! Au
départ le choix dun tissu neutre, quelconque (6).
Un certain nombre dannées plus tard... les rayures ont
perdu toute neutralité (7), et cela bien
au delà du petit monde des amateurs dart
(8).
Curieusement, de laveu de lartiste, ce nétait
pas une volonté dappropriation
(9). Les rayures sont un outil,
en quelque sorte le doigt qui montre la lune
Un outil donc,
qui désigne le support de luvre et le contexte où
elle apparaît. Mais qui, parce quil prend à rebours
les habitudes perceptives du spectateur, suscite souvent le contresens.
Tout
dans la démarche de Michel Jeannès va à lencontre
dune stratégie dappropriation.
Ainsi il sest intéressé au bouton car il représente
pour lui le Plus Petit Objet Culturel Commun. Oui COMMUN.
Luvre est participative, son fonctionnement est celui dune
mise en réseau. Les auteurs des participations sont en valeur
Or que constate-t-on ? Malgré la mise en réseau,
il ny a quun seul M. Bouton (et on la repéré,
celui-là
).
Peut
être faut-il voir alors dans le rapprochement Bouton/Michel Jeannès,
lactivation dun processus mental quelque part du côté
de la madeleine (10) de Proust
un souvenir
involontaire, quoique plus de lordre de la schématisation
intellectuelle
Quoi quil en soit, un processus mnésique, probablement
nécessaire
et dont le sens nest peut être rien
de plus que notre souhait de mettre en ordre le monde. Un processus
commode dont le prix à payer est le cheminement quil impose
ensuite à notre pensée.
Une sorte de fil conducteur
cousu au bouton !
Catherine
LOTH
(février 2002)
(1) Les
premières marques dappropriation de ma présence
par les habitants du quartier me sont données au bout de quelques
semaines par des femmes avec qui jai pu bavarder en compagnie
des travailleurs sociaux [
]. (Michel Jeannès, Zone
d'intention poétique, Bruxelles, éd. La Lettre volée, 2006,
p. 27)
(2) Lartiste qui entre ou qui est entré dans
le réseau est contraint daccepter ses règles sil
veut y rester. [
] Pour que son uvre sature le réseau
et soit montrée partout à la fois en même temps,
il faut quon le reconnaisse à un signe didentité.
(Anne Cauquelin, LArt contemporain, PUF, coll. Que
sais-je ?, 1992, p. 56).
(3) Notamment Les Ready-made appartiennent à tout le monde®,
dont les uvres et textes portent la signature de leurs commanditaires,
ou encore les artistes appropriationnistes (tiens... un
autre usage de ce mot !) aussi appelés simulationnistes,
tels Elaine Sturtevant ou Sherrie Levine, qui tentèrent, par
la copie, de se réapproprier les uvres dartistes
renommés (!).
(4) cf. Catherine Millet, LArt contemporain en France,
Flammarion, 1987, p. 181.
(5) Nous nous intéressons ici aux idées reçues,
fortement opérantes. Par conséquent ce texte ne rend pas
compte de la profondeur de la réflexion menée par Buren
(mais aussi Mosset, Parmentier, Toroni) sur les liens qui unissent lauteur
à son uvre.
(6) Est-ce que vous voulez attirer lattention sur la beauté
de la toile de store ? demande Georges Boudaille en mars
1968. Non, rétorque Buren, je ne pense pas quune
toile rayée soit dun intérêt quelconque.
(D.B. entretien avec Georges Boudaille, Arts, 13
mars 1968)
(7) cf. Catherine Grout, Pour une réalité publique
de lart, éd. Lharmattan, 2000, p. 55.
(8) Un magazine de décoration allant même jusquà
proposer des aménagements de meubles et dobjets en hommage
à Buren (Dans la ligne de Buren : lannée
rayée, Maison française n° 408,
juillet-août 1987, p. 108).
(9) Dans un premier temps, bien que ce soit exactement le même
tissu quaujourdhui, je lai utilisé dans loptique
de faire une peinture « au niveau zéro ».
(Daniel Buren. Entrevue, Conversations avec Anne Baldassari,
Musée des Arts Décoratifs-Flammarion, 1987, p. 12)
(10) Et lorsque Hitchcock nomme Madeleine lun des personnages
du film Vertigo, nous savons alors que cette femme a quelque
chose à voir avec un souvenir enfoui, et que forcément
elle va se dérober