kl loth : art contemporain et écriture






(texte de C. Loth paru dans : Catherine Loth, Pierre Thomé, Jean-Jacques Schmoor, Patrick Beurard, L'Empreinte des Mots, éditions MEM/Arte Facts, Lyon, 1985, pp. 75-77)

Un abécédaire aujourd'hui ! mais pourquoi faire ?

Le journal est étalé sur la table basse, je pointe un mot au hasard, en majuscules, elle épelle les lettres. C'est un tout début. Bizarrement elle nomme mieux les lettres compliquées, quand d'autres, plus simples, restent hors de portée du repérage minimal que je lui ai inculqué un peu à la va-vite hier, comme "devoir" dans le sillage de "vacances"...
Les graphèmes à segment droits font donc moins problème que d'autres entés de courbes et de demi-cercles, le cercle lui-même étant enregistré dans les premiers, les autres voyelles aussi, très vite assimilées. Elle s 'est fait une liste et coche en marge les signes qu'elle déchiffre à tout coup déjà...

(Claude Ollier, Mon Double à Malacca, éd. Flammarion, coll. Textes, 1982, p. 79)

...Je regarde les lettres comme un enfant qui ne sait pas lire. Ces formes me fascinent, non parce que c'est un A, un B ou un C, mais parce que tout cela tourne joliment. Je les regarde comme des formes abstraites, comme si j'étais analphabète...
Jacques Damase - éditeur (in L'Art Vivant, n° 8)

L'alibi utilitaire de l'abécédaire, c'est l'apprentissage de la lecture. L'écriture étant par essence abstraite, les nombreux dessins contenus dans ce type de livre avaient pour fonction première de séduire l'enfant, d'éveiller sa curiosité, et ensuite de 1'aider à mémoriser la morphologie des lettres. De surcroît, 1'abécédaire devenait pleinement "vivant", quand la maman de l'enfant lui prêtait sa voix (transformait l'écriture abstraite en "langue") lors de ces moments privilégiés, ces moments "raconte-moi une histoire".

Qu'en est-il maintenant que les méthodes de lecture à l'école sont devenues plus perfectionnées, plus complexes ; que les mamans ne sont plus aussi disponibles ? On peut constater que de nombreux graphistes continuent à créer des abécédaires, et ce, sans aucun esprit "rétro". Ce serait devenu un "genre", au même titre que le genre "roman", "journal" ; l'abécédaire a ses chefs-d'oeuvre : citons celui - superbe - de Sonia Delaunay. La lettre, et le dessin de la lettre, ont leurs connaisseurs, leurs historiens ; de nombreux ouvrages sont consacrés aux oeuvres typographiques, que ce soit par l'éditeur Jacques Damase, ou Jérôme Peignot. L'abécédaire semble donc être un des lieux privilégiés de l'amour de la lettre, du plaisir de la lettre que les enfants ont vécu avec nous pendant l'animation ; il a constitué comme une sorte de parenthèse amusante au milieu de l'étude plus sérieuse, mais qui sans aucun doute, n'a pu qu'être bénéfique aux travaux scolaires quotidiens.

L'abécédaire a été abordé de plusieurs manières selon la personnalité de la classe et son niveau, non sans un certain esprit d'aventure, et par consequent les résultats sont très différents d'une classe à l'autre.

Dans un cours préparatoire, l'animation s'est déroulée de façon peu structurée, du moins en ce qui conceme un résultat à long terme. Il est en effet difficile de demander à un enfant du CP de recopier un travail réussi pour en faire une maquette en noir et blanc. On ne peut pas non plus le faire travailler toute l'année en noir, pour pouvoir ensuite polycopier le résultat obtenu et l'intégrer à un livre.

Le projet a très vite - et ce, d'un commun accord entre les enfants, l'instituteur et l'animateur - pris la forme de jeux graphiques autour des lettres et de l'écriture. Le tout premier travail à consisté à peindre (ou dessiner) en grand, sur la feuille de papier, une lettre très simple, le "O" par exemple. Ensuite l'enfant devait tirer parti de la forme de la lettre pour en faire un dessin (en oubliant la signification de la lettre). C'est le principe de l'enluminure. Ce travail, poursuivi par la suite avec d'autres lettres, rencontre un grand succès, et constitue un excellent déblocage.

Nous avons également travaillé à partir de lettres découpées dans les journaux, les intégrant à des peintures ; réalisé des pochoirs de lettres (pochoirs négatif et positif). Enfin nous avons expérimenté diverses techniques du livre : la gravure sur polystyrène, la fabrication de papier recyclé.
Dans le même temps, dans une classe de CE 2-CM 1, après quelques exercices préliminaires (comme ceux effectués en CP), nous avons réalisé un abécédaire très méthodique. À chaque lettre de l'alphabet était associée une phrase, dans laquelle très classiquement - abondait la lettre en question.
L'exemple le plus réussi semble être ;
- "Maxime le mammouth monstrueux mastique un minuscule morceau de moustique" (M).

Mais je citerai egalement :
- "Le diable fait du dada sur une dame qui fait le dîner avec un drapeau" (D)
- "Une souris sert une sucette sur un serviteur" (8).

Chaque phrase était illustrée par une linogravure. Mais ce projet était peut-être trop systématique et l'impression d'ensemble s'en est finalement ressentie : la créativité souffre d'être trop canalisée. J'ai par la suite expérimenté des abécédaires moins traditionnels.

J'ai eu la chance de retrouver pour une deuxième année d'animation le Cours Préparatoire cité plus haut. Pour être plus précis, le CE 1 en question comportait de nombreux enfants avec qui j'avais travaillé, mais d'autres aussi qui avaient élaboré une "histoire" avec l'aide de Chantal Noblecourt et sa pratique de l'expression corporelle. Que souhaitaient-ils faire cette annee ? mais tout simplement (idee tres synthétique), écrire une histoire à partir des lettres. Soit : "O" est donc devenu Sophie, "I" une girafe...

Nous avons essayé de trouver un personnage qui correspondait à la lettre "O", en partant bien sûr de sa forme. Plus tard nous avons utilisé Ies mots comportant le son "O", Voici le résultat :
O est une petite fille qui s'appelle Sophie.
Son visage est tout rond, elle a un nez rond, rouge quand il fait froid dehors, des joues roses et une bouche en O, bien-sûr ! Ses yeux sont marron, ses cheveux longs et blonds, frisés. Elle porte une robe rose avec des boutons, des bottes, un bonnet avec un pompon. Comme elle est coquette, elle porte des boucles d'oreille.


Ensuite nous avons imaginé des aventures, à partir d'éléments de forme ronde à intégrer dans le récit.
C'est l'hiver, il y a de la neige. Sophie joue dehors, elle construit un bonhomme de neige. Elle entend l'horloge du quartier qui sonne Ding-Dong. Elle rentre à la maison. Comme elle n'a pas chaud, elle boit du cacao. Puis sa maman lui donne des sous pour aller acheter une couronne de pain. Elle rencontre un cocker qui porte un os dans sa gueule. Il semble abandonné. Sur le collier il y a un nom : "Rosko" et le numéro de téléphone de son maître. Avec l'argent du pain, elle téléphone depuis la poste. Le propriétaire arrive, prend son chien, et donne en récompense des bonbons à Sophie. Elle rentre chez elle avec des bonbons mais sans le pain ! Sa maman ne croît pas son histoire.

L'histoire de la girafe a été élaborée de manière similaire, bien qu'utilisant dans sa toute première phase (celle des premières idées) des dessins individuels inspires par la forme du "I". Nous avons aussi fait d'autres travaux ; de petits textes, élaborés à partir de collages de lettres découpées dans des journaux. "Le voyage des lettres" (c'est le titre choisi par les enfants pour cet abécédaire) comportait également des travaux plus ponctuels, dont un visage composé de lettres. La sélection de documents saura, plus que tout discours, solliciter l'imaginaire.

C. Loth

abécédaire

("i", École Lamartine, classe de C.P. de M. Deloche
"w", École du SUd, classe de C.E. 2/C.M. 1 de Mme Henry)

abécédaire

(Le Voyage des lettres, École Lamartine, classe de C.E. 1 de M. Poizat)

abécédaire

(Comment va Monsier l'Alphabet, École Belleroche Ouest, classe de Mme Vaquié)

(Les reproductions sont celles du livre L'Empreinte des mots, et par conséquent en noir et blanc. Les originaux étaient le plus souvent en couleur)


L'empreinte des mots (1985), ouvrage collectif à propos d'une expérience d'animation scolaire.
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