Le « Schnitt
» entre peinture et sculpture
Certains
des tableaux de Caspar David Friedrich, par la position et le rôle
qu'occupent les personnages, ont de quoi troubler le spectateur : c'est
que, contrairement aux Ménines où le "peintre"fixe
ce point virtuel qui se confond avec l'emplacement du spectateur, le
Wanderer sur la mer de nuage, ou la femme au soleil levant nous tournent
le dos et paraissent nous priver d'une part du paysage qu'ils contemplent,
devant et avant nous. Ce privilège semble pourtant être
la conséquence d'un pacte passé avec nous, où le
personnage serait, en contrepartie, dépossèdé de
ses qualités d'être humain. Dans le contre-jour, privé
d'expression, de nom propre, il n'intéresse que par son contour,
par son rôle de silhouette. Il semble inviter le spectateur à
plaquer corps, nom et âme contre cette figurine découpée
qui ne prend corps qu'en négatif. Par là, C.D.
Friedrich induit et assimile dans la peinture un genre populaire particulièrement
en vogue en Allemagne, le « Scherenschnitt »(1)
allant jusqu'à nier toute psychologie dans der Abendstein.
Mais un autre
aspect reste troublant car il résulte d'une poussée conceptuelle
et du paradoxe de la mise en abyme. Au-delà de l'apparente simplicité
qui se dissimule derrière la silhouette du Wanderer, se pose
la question de la position du spectateur (sa place, son rôle),
contraint à pénétrer, non pas dans le paysage,
mais dans une relation triangulaire entre le paysage, la silhouette
et lui-même. Contrairement aux Ménines, par le fait
que la scène devance le spectateur, celui-ci n'a pas sa place
assignée. Pourtant, par la projection qu'il imprime sur la toile
et le paysage, et surtout, par la projection que le Wanderer opère
sur lui, il définit une profondeur virtuelle qui engendre, avec
la toile, un espace en pointillé : un « environnement ».
La seule présence de cette silhouette détermine un anti-miroir
aux caractéristiques souvent identiques à celles du miroir.
Elle définit la tendance à la profondeur.
Lucio Fontana,
dans l'un des Concette Spaziale, reprend ce principe. Il introduit
définitivement une troisième dimension, une profondeur
réelle, entre les deux silhouettes de tête solidaires de
l'ensemble, et le fond, situé à une dizaine
de centimètres. Dorénavant, la silhouette et la figure
découpée jettent un pont entre peinture et sculpture.
De nombreux
artistes, en France, en Allemagne, en Suisse, en Italie, au travers
d'approches très différenciées, abordent ainsi,
au début des années 80, les notions de profondeur, de
narration, de mise en scène par le décentrement, par la
silhouette et en utilisant des matériaux élémentaires
(bois, papier, papier recyclé, charbon, plume, éléments
naturels) souvent couverts d'une peinture qui identifie l'objet en ce
que la couleur fait corps avec lui.
Catherine
Loth réalise ses bonnes femmes lors d'un rituel ludique et rageur.
Un à un déchiquetés, les papiers - restes de macules,
de chutes de massicot, feuilles maniaquement mises de côté
pour leur intérêt affectif, et même, manuscrits originaux
d'auteurs trempés, mixés, constituent une superficie pâteuse,
abandonnée au séchage. Plus tard, Catherine Loth s'adonne
à la composition lancinante d'un contour, déchire non
sans une certaine vengeance la pâte encore molle. Une figure,
évocation de la silhouette difforme d'une femme vêtue,
s'éveille. La bonne femme devra enfin subir les caprices du séchage
qui travaille, tortille la figure, en déchire des lambeaux, aide
en cela de l'intervention de l'artiste au cours de la lente et douloureuse
évaporation.
Puis la peinture
désamorce le sentiment de mutilation. Elle procède encore
de la tension, d'une compulsion nourrie par l'exigence de l'effigie
qui contraint à reposer pour chaque nouvelle figure la question
du traitement pictural, du lieu de ce traitement. Outre qu'elle cesse
d'être anecdotique, la figure, une fois peinte, ne suscite jamais
plus la douleur : un certain plaisir à exister dans le confort
de la laideur transparaît.
Catherine
Loth a certainement envisagé d'abandonner ses figurines à
la seule teinte de la pâte à papier, ce qui autoriserait
à considérer sans hésitation cette démarche
comme de la sculpture. Au-delà de ce questionnement, elle tente
de situer sa pratique. Dans un précèdent travail, plus
conceptuel, elle écrivait déja : Je ne suis
pas - et ne serai jamais peintre. Mais ce qui importe, c'est de me consacrer
à la fabrication d'objets existant par leur présence physique...(2).
C'est lors d'un séjour en Allemagne (l'île Rügen,
puis Berlin) qu'elle renoue avec une imagerie populaire, avec ces figurines
qui marquèrent son enfance. Traitant alors de l'image-cliché,
puis des figures qui hantent la peinture allemande (celles de Friedrich,
en premier lieu), elle découpe des silhouettes dans le bois pour
les couvrir de traits de peinture, avant d'adopter le support papier,
plus souple, qui permet à la main d'être l'instrument de
la découpe. Un degré de liberté se joint au mouvement
de ces femmes qui s'agitent, semble-t-il, d'elles-mêmes, dans
la mesure où l'attitude fut étudiée au préalable
par le dessin, et retenue pour sa propension à solliciter le
déplacement. Tentant la translation des tensions de sa propre
histoire, Catherine Loth atteint à la notion de frontière
et de lisière ; elle perpétue une sorte d'acte hérétique
dont le peintre apaise les effets, contrecarrant, par cette mise à
plat, la tendance à la profondeur. Son travail sous-tend
un mode de réponse à la question de savoir d'où
nous provenons, quel paysage historique nous a marqué de son
sceau et comment nous voient ceux qui, aux confins de cette ligne de
profondeur, sont aptes à se retourner pour nous regarder, de
l'extérieur presque, en réplique à notre situation
devant les tableaux de Friedrich.
Patrick
Beurard
(1) Littéralement
: la découpe aux ciseaux ; il s'agit de silhouettes ou de scènes
champêtres profilées dans un papier noir.
(2) Catherine Loth, Ouvrages de Jeune Fille Recluse , Lyon, éd.
MEM/Arte Facts.
Der Schnitt
zwischen Malerei und Skulptur
Manche Gemälde
von C.D. Friedrich verwirren den Betrachter durch die Stellung und die
Rolle, die die Figuren einnehmen : und zwar im Gegensatz zu Ménines,
wo der Maler diesen wirkungsfähigen Punkt festhält,
der sich mit dem Standort des Betrachters vermischt, wenn der Wanderer
auf dem Meer der Wolke, oder die Frau im Sonnenaufgang uns den Rücken
zuwenden und einen Teil der Landschaft, die sie schon vor uns und vor
unseren Augen betrachten, uns vorenthalten. Diese Sonderstellung scheint
dennoch die Folge einer Abmachung mit uns zu sein, daß die Figur
ihrerseits ihrer Eigenschaft, menschlich zu sein, enteignet werde. Im
Gegenlicht, vom Ausdruck und der eigenen Persönlichkeit beraubt,
ist sie nur durch ihren Umriß interessant und durch ihre Rolle
als Silhouette. Sie scheint den Betrachter einzuladen, Körper,
Persönlichkeit und Seele gegen diese ausgeschnittene Figurine zu
legen, die nur im Negativ Gestalt annimmt. C.D. Friedrich induziert
und assimiliert daraufhin in der Malerei eine populäre Art, die
besonders in Deutschland in Mode ist, den Scherenschnitt,
und geht sogar so weit, die ganze Psychologie des Abendstern
zu verleugnen.
Aber ein
anderer Aspekt bleibt verwirrend, denn er resultiert aus einem begrifflichen
Drangen und der Paradoxie der Verwerfung. Jenseits der scheinbaren Einfachheit,
die sich hinter der Silhouette des Wanderers verbirgt, stellt sich die
Frage der Position des Betrachters (sein Standort, seine Rolle), gezwungen,
einzudringen, nicht in die Landschaft, aber in eine Dreiecksbeziehung
zwischen Landschaft, Silhouette und ihm selbst. Im Gegensatz zu Ménines,
durch die Tatsache, daß die Szene dem Betrachter zuvorkommt, hat
dieser nicht den ihm zugewiesenen Standort. Dennoch, durch die Projektion,
die er auf das Gemälde und die Landschaft prägt, und besonders
durch die Projektion, die der Wanderer auf ihn bewirkt, legt er eine
wirkungsfähige Tiefe fest, die mit dem Gemälde einen Raum
als Punktlinie erzeugt : eine Umgebung. Die alleinige Gegenwart
dieser Silhouette bestimmt einen Gegenspiegel fur die Charakteristika,
die oft mit denen des Spiegels identisch sind. Sie erklärt die
Tendenz zur Tiefe.
Lucio Fontana,
nimmt dieses Prinzip in einem der Concette Spaziale wieder
auf. Er führt endgültig eine 3. Dimension ein, eine reale
Tiefe zwischen den beiden kopf-Silhouetten, die gegenseitig verantwortlich
fur das Ganze sind, und dem Hintergrund, ca. 10 cm weiter
gelegen. Von hier aus bilden die Silhouetten und die ausgeschnittene
Figur eine Brucke zwischen Malerei und Skulptur.
Zahlreiche
Künstler anfang der 80er Jahre erörtern daher die Bedeutung
von Tiefe, Erzählung, Inszenierung mit Verstellbarkeit, indem sie
elementare Materialien benutzen (Holz, Papier, Recycling-Papier, Kohle,
Feder, natürliche Bestandteile), die oft mit einer Malerei überdeckt
werden, die das Objekt identifizieren, wenn die Farbe mit ihm zu Gestalt
wird.
Catherine
Loth verwirklicht ihre Frauengestalten in einem spielenden, tobenden
Ritual. Papiere - grobe Druckereipapierreste, Papierschneidemaschinenabfälle,
wegen ihres affektiven Reizes manisch aufbewahrte Blätter, und
sogar originale Autorenmanuskripte werden zerfetzt, eingeweicht,
gemixt, ergeben eine pappige, dem Trocknen überlassene Fläche.
Später widmet sich Catherine Loth der Hinreissenden Komposition
eines Umrisses und zerreisst, nicht ohne eine gewisse Rache, den noch
weichen Papierteig. Eine Gestalt, Vorstellung der unformigen Silhouette
einer gekleideten Frau, wird wach. Diese Frauengestalt wird schliesslich
den Launen des Trocknens ausgesetzt, das verarbeitet, die Figur verkrümmt,
zerfetzt und dabei während der langsamen und schmerzhaften Verdunstung
durch Intervention der Künstlerin unterstutzt wird.
Die Malerei
entschärft dann das Gefühl der Enstellung. Dies vollzieht
sich noch unter Spannung, unter einer Forderung des Bildes, das bei
jeder neuen Gestalt gebietet, die Frage der malerischen Verarbeitung,
und den Ort dieser Verarbeitung, zu stellen. Die Figur, nun bemalt,
hort auf, anekdotisch zu wirken, und ruft keine Qual mehr hervor : eine
gewisse Lust, in der Behaglichkeit der Hässlichkeit zu existieren,
ensteht.
Catherine
Loth hat sicher beabsichtigt ihre Figurinen dem Farbton der Papiermasse
allein zu überlassen ; dies würde erlauben diesen Vorgang
ohne Zögern als Skulptur zu betrachten. Über diese Fragestellung
hinaus, versucht sie ihre Ausführung zu situieren. Anlässlich
eines früheren, mehr konzeptuellen Werkes, erklärte sie schon
: Ich bin kein Maler - und werde es nie sein. Vielmehr kommt es
mir darauf an, mich der Gestaltung von objekten zu widmen, die durch
ihre leibliche Gegenwart existieren... (1).
Während
eines Aufenthaltes in Deutschland (Insel Rügen, und dann Berlin)
entdeckt sie eine volkstümliche Bildkunst wieder, diese Figurinen,
die ihre kindheit geprägt haben. Sie beschäftigt sich alsdann
mit Klischeebildern, dann mit Gestalten, die die deutsche Malerei heimsuchen
(an erster Stelle die Malerei Friedrichs) ; sie sägt Holzsilhouetten
aus und bemalt sie mit farbigen Strichen, ehe sie zum Papier übergeht,
das, biegsamer, der Hand erlaubt, Instrument des Schneidens zu sein.
Ein Grad der Freiheit fügt sich an die Haltung dieser Frauen, die
sich scheinbar von selbst bewegen, in dem Maße, wie zuvor diese
Haltung an der Zeichnung studiert wurde, und, dank ihrer Neigung die
Umstellung zu erregen, erhalten würde. Indem sie versucht, die
Spannunge ihrer eigenen Geschichte zu übertragen, erreicht Catherine
Loth den Grenz- und Randbegriff ; sie verewigt eine Art häretischer
Tat, dessen Effekte der Maler beschwichtigt, indem er, durch diese Flachlegung,
gegen die Tendenz zur Tiefe wirkt. Ihre Arbeit umfasst eine
Art Antwort auf die Frage unsere Herkunft, welche historische Landschaft
uns geprägt, und in welcher Weise uns diejenigen sehen, die, am
Rande dieser Tiefenlinie, fähig sind sich umzudrehen um uns zu
betrachten, beinahe von Aussen her, in Erwiderung zu unserer eigenen
Haltung gegenüber den Gemälden des Malers Friedrich.
Traduction
: Ursula Heermann
(1) Catherine
Loth,Ouvrages de Jeune Fille Recluse, Lyon, éd. Mem/Arte
Facts.